E.C
LE BLUES DIVIN









Stills





Dans le numéro du mois de Septembre 1994 de Guitare et Claviers, Frédéric Lecomte consacre deux articles en rapport à Eric Clapton :

  • Le premier en rapport avec la sortie du dernier album en date d'E.C From The Cradle retrace la carrière du chanteur.
  • Le deuxième revient sur le succès de Cream.





BACK AND BLUES

NOUS FUMES PLUS DE 300000 A ACQUERIR LE FABULEUX "UNPLUGGED" ET A NOUS REGALER DES REPRISES ACOU5TIQUES DE BO DIDDLEY, BIG BILL BROONZY, ROBERT JOHNSON, JESSE FULLER ET MUDDY WATERS. AUJOURD'HUI, DEUX ANS APRES CET EVENEMENT, ERIC CLAPTON REBRANCHE SA GUITARE ELECTRIQUE ET RETOURNE AU BERCEAU DES DOUZE MESURES POUR "FROM THE CRAPLE", L'ALBUM DE BLUES ELECTRIQUE PONT IL REVAIT DEPUIS DES LUSTRES.



Au programme de "From The Cradle", de nombreuses reprises rendant hommage aux plus grands maîtres du genre (Eddie Boyd, Lowell Fulson, Muddy Waters, Freddie King et Elmore James), ainsi que quelques blues pur coton composés par Slowhand. Parler de chef-d'œuvre est faible, tout y est, un feeling gros comme le tour de taille de B.B. King et un son d'une pureté rarissime en 1994, sans fioritures ni effets, sinon ceux, souvent seconds, de l'ivresse de l'âme. L'occasion de faire le point sur les rapports étroits qui ont toujours uni God à la musique du Diable.


God Save The Blues


Clapton et le blues, une vieille histoire d'amour. Au destin tragique de cette institution guitaristique nommée Eric Clapton, s'est toujours opposée la force du blues, idiome musical l'ayant maintes fois sauvé de la mort, de la poudre d'escampette et de l'alcool, comme s'il constituait l'antidote à une fatalité qui n'a cessé de s'achamer sur le guitariste. Chaque fois qu'il a touché le fond des abîmes, Clapton est toujours revenu au blues, prouvant et démontrant qu'aux crossroads de la vie et de la mort, une étrange musique émanait des cieux. Ce paradoxe s'intensifie et devient encore plus troublant lorsque le parallèle entre Robert Johnson et Eric Clapton s'impose de lui-même, comme un destin similaire, habitant et hantant deux vies à trente ans d'intervalle. Après avoir mystérieusement disparu durant plusieurs mois, Robert Johnson, alors piètre guitariste, réapparut tout aussi mystérieusement, compose et enregistre des blues aujourd'hui légendaires, qu'il interprète magistralement seul à la guitare, alors que tout le monde croit qu'un second guitariste l'accompagne. Une telle métamorphose ne peut qu'être l'œuvre du Démon, Johnson aurait signé un pacte avec le Diable, lui vendant son âme au pied d'un arbre sur les rives du Mississippi... Cela se passe en 1936. Alors qu'il vient de quitter les Yardbirds parce qu'ils s'éloignent du blues originel au profit d'une pop soupeuse à son goût, Clapton s'enferme mystérieusement dans une maison de campagne, avec pour toute compagnie sa guitare et un obscur ami gourou. Dieu seul sait ce qui s'y trafique, mais quand Eric refait surface un mois plus tard, il intègre les Bluesbreakers et les murs de Londres sont couverts de graffitis disant "Clapton Is God"... Cela se passe en 1966. Au-delà des légendes souvent romancées, la similitude est saisissante, voire étouffante. Depuis, Clapton déclare à qui veut l'entendre: "Le blues est ce que je joue le mieux, c'est mon style le plus personnel. Tout ce que je joue découle des structures du blues. Si je joue autre chose, j'avance à l'aveuglette. Avec le blues, je peux presque perdre toute forme de conscience et voir dans le noir, comme un chat."


Les Années Lumière


A quatorze ans, Clapton acquiert sa première guitare, une Hofner acoustique, sur laquelle il apprend à jouer du folk-blues en autodidacte. Puis, ses parents lui offrent sa première électrique, une Kay. C'est à cette époque qu'il découvre la quintessence du blues à travers l'oeuvre de Robert Johnson. Au-delà du contenu ce qui fascine le plus le jeune Eric est l'approche musicale de Johnson, dont il dira qu'en l'écoutant, il n'a jamais eu le sentiment que le bluesman fit quoi que ce soit pour rendre sa musique agréable. A l'inverse de tout ce qu'il avait pu entendre auparavant et qui lui semblait structuré lors de l'enregistrement, la musique de Robert Johnson n'obéissait à aucune règle, qu'elle fut harmonique ou rythmique, comme si Johnson ne jouait que pour lui seul, se foutant royalement des auditeurs potentiels. Et d'ajouter: "J'avais l'impression qu'il trouvait des choses d'une telle intensité, qu'elles en devenaient insupportables pour lui." Cette première approche fut synonyme de rejet. Désespéré par ce qu'il vient d'entendre, Clapton ne peut plus mettre Robert Johnson sur la platine durant six mois de doutes infernaux. Puis, il n'écoute plus que les enregistrements de Johnson, étudiant note à note chaque plan de guitare comme si sa vie en dépendait, au point de refuser d'adresser la parole à quiconque ne connaît pas ce bluesman maudit, et ce jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. Eric avouera plus tard : "C'était comme si tout ce que j'avais pu écouter auparavant, notamment Chuck Berry, n'était qu'une longue préparation pour découvrir Johnson. Une sorte d'expérience religieuse qui, à chaque étape, m'entraînait plus loin, au plus profond de moi, jusqu'à ce que je sois prêt." Si pour nos oreilles un rêve est en train de naître, pour Eric, cette révélation est un poids embarrassant, un casse-tête chinois. En effet, il sait qu'il ne pourra jamais jouer les riffs de Robert Johnson avec la facilité déconcertante qu'il a eue à assimiler ceux de Muddy Waters ou Jimmy Reed. Il se met martel en tête pour essayer de transposer les phrasés de Johnson sur une guitare électrique ("Son jeu de guitare est très difficile à transposer sur une guitare électrique sans le simplifier grossièrement.."), et pour les adapter au format des divers combos au sein desquels il sévit.


LFI/Cosmos
L'un des grands titres de Johnson, repris régulièrement par Clapton, demeure Crossroads, dont le riff semble issu de Terraplane Blues. "Il jouait ça en accords pleins tout en faisant la slide. J'ai dû transposer ce riff sur une, voire deux cordes, pour l'embellir et le faire sonner dans un esprit rock." En trente ans de carrière, Clapton a toujours inscrit un titre de Robert Johnson à son répertoire, Crossroads, bien sûr (Derek & The Dominos, Cream, etc.), mais aussi Steady Rollin'Man (l'infernale version de "461 Ocean Boulevard"), Rambling On My Mind ("E. C. Was Here"), Sweet Home Chicago, Walkin' Blues et Malted Milk, pour ne citer que les principaux. Selon Clapton, aucune musique au monde ne possède autant d'âme, de magie et de mystère que cette quarantaine de titres enregistrés par Johnson entre 1936 et 1937. Et de conclure: "C'est le sanglot le plus puis-sant qu'une voix humaine ait pu pleurer."


Slowhand


Outre ce diable de Johnson, les influences "bluesistiques" de Clapton sont nombreuses. Il convient de citer Little Walter, Buddy Guy ("Le guitariste dont l'attitude me semble la plus proche de la mienne."), Big Bill Broonzy (et le Delta blues en général), Tom McLennan, Charlié Patton, Blind Blake, Blind Willie Johnson ("La guitare slide la plus subtile, quand on pense qu'il jouait ça avec un canif .. "), Tampa Red, Muddy Waters, Otis Rush, sans oublier les trois principaux, les King: "J'ai puisé la plupart de mes phrasés chez les King, B.B., Freddie et Albert. A une époque, j'ai tourné avec B.B. King, également avec Freddie King. La majorité des gens venaient pour me voir et n'avaient jamais entendu parler de ces bluesmen. C'était facile pour moi de rafler la mise, même si je ne jouais pas mieux qu'eux. Ce qui est amusant quand j'écoute les jeunes guitaristes de blues-rock que j'ai influencés, c'est que les phrasés que j'identifie immédiatement comme étant les miens sont ceux que j'aime le moins dans mon jeu de guitare. Ce que je préfère dans mon jeu, ce sont les phrasés que j'ai toujours copiés. Par exemple, je construis un solo sachant pertinemment que j'emprunte un plan à Freddie King, le guitariste le plus stimulant avec lequel j'ai joué, et termine par un plan à B.B. King. Là, je sais que c'est moi qui joue, je me reconnais." Avant de pouvoir, enfin, se reconnaître (ce qui fut l'un de ses plus graves problèmes durant des années), Clapton a fait ses classes chez les Yardbirds, remettant inlassablement les douze mesures sur son manche, tel un tâcheron brillant en quête de génie. A cette époque, E. C. joue essentiellement sur une Telecaster qu'il branche dans un Vox AC30 et utilise parfois, mais très rarement, une Gibson ES 335. Si les premiers gigs des Yardbirds (au Crawdaddy de Richmond) comprennent des reprises de Bo Diddley (You Can't Judge A Book By Looking At The Cover, Who Do You Love, I'm A Man, Here 'Tis), Howlin' Wolf (Smokestack Lightning), Chuck Berry (Let It Rock, Talkin' Bout You), Billy Boy Arnold (I Wish You Would) et John Lee Hooker (Boom Boom, Louise), quelle ne fut pas la surprise de Clapton lorsque le groupe dut accompagner au pied levé ce géant du blues, Sonny Boy Williamson! "Nous n'avions aucune idée quant à la façon de l'accompagner. C'était terriblement effrayant, car cet homme était vrai, pas nous." Cela dit, à l'écoute de ces fameuses bandes enregistrées live en 1963, on se dit que le jeune Clapton s'en sort plus qu'honorablement, transcendant sur six cordes les grands classiques du mâitre: Bye Bye Bird, Mr. Downchild, Pontiac Blues, Take It Easy Baby, I Don't Care No More, Western Arizona, etc. Peu après, les Yardbirds publient leur premier album, "Five Live Yarbirds", puisant dans le répertoire des bluesmen cités plus haut ainsi que dans ceux de Slim Harpo (I Got Love If You Want It) et d'Eddie Boyd. Pour exemple: Five Long Years, dont Slowhand nous livre aujourd'hui une nouvelle version (en plus de Third Degree) dans son album "From The Cradle" qui, comme son titre l'indique, constitue un retour au berceau.


Casseur de Blues


Lorsque Clapton rejoint les Bluesbreakers en 1965 à la demande de John Mayall, c'est surtout par besoin d'argent et d'identité musicale. Au sein de ce nouveau groupe, Eric peut jouer tous les solos qu'il veut, participer à son gré à tous les arrangements des titres interprétés et se ressourcer aux racines du blues. Outre sa célèbre Telecaster des Yardbirds, il a successivement joué sur une Jazzmaster, une Jaguar et une nouvelle Tele; avant d'adopter une Les Paul sunburst standard équipée de humbuckers, qu'il a achetée après avoir vu le même modèle sur la pochette de l'album "Let's Hide Away And Dance Away" de Freddie King. Clapton a utilisé cet instrument (qu'il branchait dans un Marshall 60 watts) presque exclusivement de 1965 à 1966, avant de se le faire voler lors des répétitions pour le premier concert de Cream. Aujourd'hui encore, il considère cette guitare comme la meilleure Les Paul qu'il n'ait jamais eue et elle lui manque toujours...


Gassian
Mais là encore, l'expérience Bluesbreakers fut un échec dans l'esprit du guitariste qui prétend n'avoir fait que de la copie durant cet épisode. Pourtant, le premier album des Bluesbreakers est aujourd'hui une institution et un modèle du genre. La légendaire version d'All Your Love (Otis Rush) vaut tous les cours de guitare du monde et le reste de l'album n'est qu'avalanche de riffs à couteaux tirés, solos tranchants comme des sabres de samour;iis et phrasés sur le fil du rasoir. De toute façon, le suite ne lui plocit pas plus, Clapton estime s'être perdu avec Cream et ne s'est retrouvé, à son sens, qu'avec Derek & The Dominos. Entretemps, il a acheté sa fameuse SG de 1961 (peinte, à sa demande, aux couleurs psychédéliques par les artistes de The Fool), qu'il branche dans deux Marshall 100 watts reliés à quatre cabinets possédant chacun des HP 12", après avoir pris soin de se coller des boules Quies spécial es entre les oreilles, car il devient sourd à force de jouer si fort.... Blind Faith n'est que désillusion. A l'immense enthousiasme de départ, succède l'amère déception de ne jamais obtenir musicalement l'idée originelle d'un groupe auquel Clapton croyait dur comme fer et qui devient le jouet de Stevie Winwood. Peu à peu, Blind Faith s'éloigne du blues et Eric de Blind Faith, pour s'enrôler, par désœuvrement, dans l'aventure Delaney & Bonnie, rendant un vibrant hommage à Robert Johnson dans l'album "On Tour" et paraphrasant le riff final de Can't You Hear Me Knocking au milieu d'I Don't Want To Discuss It. De plus, Clapton n'a jamais été aussi bien armé : Gibson Firebird, deux Telecaster dont une custom avec un manche de Strato, Gibson ES 335, deux Strato dont une sunburst, deux Les Paul dont une Black Top, le tout relié à un ampli Dual Showman réglé à mi-volume et joué au médiator Fender Heavy sur des Ernie Ball Super Slinky... le rêve! Eh bien non, en dépit des disques mythiques qu'il enregistre, Eric s'emmerde ferme. Il n'a d'oreilles que pour Patti Harrison, la femme de George, son meilleur ami, et cet amour lui déchire les veines, d'abord au propre, puis au figuré. Parti devient "Layla" et Clapton une épave, un vulgaire junky en galère et en rade pour deux ans.


Direct dans les Dominos


Comme il le dit si justement: "Les meilleures choses qu'on fait le sont par erreur, accidentellement." Derek & The Dominos sont le point de départ d'un nouveau souffle guitaristique, le dernier avant le plongeon presque fatal. Clapton exorcise sa blessure en lui gravant une cicatrice qu'il baptise "Layla" et tout va basculer. Il va enfanter un chef-d'oeuvre sans très bien comprendre ce qui lui arrive et découvrir qu'il peut, lui aussi, jouer de la slide, grâce aux conseils de Duane Allman. "J'ai toujours joué de la slide, mais uniquement à l'acoustique et à la maison. Le déclic s'est produit en voyant Duane Allman jouer de la slide à l'électrique. Il avait une approche nouvelle et créait ses propres plans, plutôt que de se contenter de reproduire ceux d'Elmore James que tout le monde connaît par coeur. Cela dit, mon jeu de slide est plus proche de celui de George Harrison que de celui de Duane qui effectue des phrasés très novateurs, mais toujours dans la veine du blues. Geo e invente toujours une mélodie dans ses parties de slide." Avec "Layla", Clapton signe son pacte avec le blues en quatre exemplaires:, Nobody Knows You When You're Down And Out (Jimmy Cox), Key To The Highway (Big Bill Broonzy) , Have You Ever Loved A Woman (Billy Myles) et Little Wing (Hendrix). Il enregistre également ses premières guitares accordées en opentuning. Exemple: Tell The Truth en open de Mi (Mi, Si, Mi, Sol #, Si, Mi), découlant directement de Keith Richards (Street Fighting Man), avec barré de La à la 5e case et descente des 5e et 3e cordes pour obtenir une sorte de Mi7. En général, surtout quand il joue de la slide, Clapton est accordé en open de Sol (Ré, Sol, Ré, Sol, Si Ré) car, tant à l'acoustique qu'à l'électrique, il aime le son country et très mélodique de cet accordage. Il joue, à cette époque, sur un tube en verre d'une largeur proche de celle du manche afin de couvrir toutes les cordes et utilise principalement sa Gibson ES 335 (slidant le plus souvent en haut du manche), avec des cordes Emie Ball Super Slinky 009. 011. 016. 024. 032. 042. Enfin, si vous voulez tout savoir sur le matériel de Clapton à cette période, sachez qu'il avait une Gibson Byrdland lors du concert pour le Bangladesh (avec Harrison), guitare équipée de humbuckers, faute de pouvoir acquérir le modèle avec les micros originaux. Clapton reprochait à cet instrument d'avoir un feedback désagréable émanant des cordes basses. Se dispersant en moult sessions (dont une avec Johnny Cash, le 5 novembre 1970, avec Carl Radle, Jim Gordon, Bobby Whitlock, Carl Perkins et l'Homme en Noir himself ... ), Eric ne refait surface qu'en 1973 (Blackie et Les Paul aux poings), épaulé par Pete Townshend qui monte un groupe (The Palpitations!), destiné à remettre Eric en selle et comprenant (outre Clapton et Townshend), Ron Wood, Jim Capaldi, Jimmie Karstein, Rich Grech, Stevie Winwood et Rebop. Malheureusement, bien que partant d'une bonne et noble intention, l'entreprise patauge dans la poudre blanche (comme en témoigne le "Rainbow Concert"), et il faudra attendre quelques mois pour qu'un certain docteur Meg Patterson parvienne, grâce à un traitement d'électro-acuponcture, à sevrer Eric d'une vieille et mauvaise habitude autodestructrice. Encore au fond du bocal? A votre avis, que va-t-il faire?


Boulevard du Blues


Retourner au blues, oeuf corse! Et pas avec n'importe qui, puisque Eric possède désormais une nouvelle complice nommée Blackie. Instrument hybride né de trois Strato différentes rapportées par Clapton de Nashville en 1970 (Eric avait ramené un stock de Strato dont il a offert un exemplaire à Pete Townshend, George Harrison et Stevie Winwood), Blackie devient la vestale de chevet du guitariste qui va l'user au point de flinguer le manche et d'enfoncer les frettes dans le bois. Ayant déjà subi un refrettage, Blackie n'en supporterait pas un second aujourd'hui, et Clapton s'est fait construire plusieurs répliques afin de ne pas l'abîmer davantage en tournée. "Emmener Blackie sur la route, c'est un peu comme forcer un vieillard à faire des prouesses tous les soirs, c'est injuste!" Durant plus de dix ans (74-85), Clapton va graver ses meilleurs albums solo avec Blackie (avant d'adopter la Strato portant son nom), enregistrant, au fil d'albums parfois inégaux, une cohorte de blues immaculés: Motherless Children (trad.), I Can't Hold Out (Elmore James), Steady Rollin' Man (Johnson), Give Me Strength (pur chefd'oeuvre composé par Eric qui effectue une partie de dobro époustouflante), Little Rachel (Jim Byfield), The Sky Is Crying (Elmore James), Singin' The Blues (McCreary), Better Make It Through Today (autre perle signée E. C.), County Jail Blues (Alfred Field), Double Trouble (Otis Rush), Wonderful Tonight, The Core et Mean Old Frisco (E. C.), la liste est infinie... A part Blackie, Clapton utilise une Martin D28 (avec micro Hot Dot), une Gibson Switchmaster (modèle Carl Perkins), une vieille mandoline, un dobro (construit sur mesure) avec une caisse en bois et un manche de Martin, und 12-cordes acoustique (la plus grosse du monde) faite sur mesure par Zemaitis; joue avec des médiators Emie Ball très durs, de la même épaisseur que les cordes, et se branche de préférence sur un Musicman HD 130 Reverb avec contrôle de volume Dual et HP JBL 120. Malheureusement, l'homme va (re)plonger, dans les vapeurs d'alcool cette fois, et ses futures productions s'en ressentiront. Certes, "Money And Cigarettes" contient sa juste dose de blues (Everybody Oughta Make A Change de Sleepy John Estes), mais que d'albums bâclés, même si "Behind The Sun" est tiré d'une phrase de Louisiana Blues de Muddy Waters et "August" dédié à l'anniversaire de son fils Conor. Le clash avec Parti au terme de dix ans de mariage, le crash en hélico de S.R.V. et trois de ses meilleurs amis, plus la chute mortelle de Conor (quatre ans et demi) du 531 étage, fauchent (on le serait à moins ... ) le guitariste en pleine gloire. Seuls deux albums live (les fantastiques "24 Nights" et "Unplugged") sauvent Clapton du marasme dans lequel il sombre en studio sous la houlette empoisonnante de son pote Phil Collins. Comme d'habitude, en cas de coups durs cabossant l'âme, God est revenu au blues et "From The Cradle" est son meilleur album depuis... ooh! la! la! Depuis qu'il a posé pour la première fois un'disque crépitant de Robert Johnson sur un Teppaz rudimentaire au saut du berceau...


Frédéric Lecomte




CREAM



A L'HEURE OU BBM FAIT RAGE, MARQUANT LE GRAND RETOUR DE JACK BRUCE ET GINGER BAKER, IL EST BON DE RAPPELER QU'A LA BASE, CES DEUX FRERES ENNEMIS FIRENT PARTIE DU PREMIER GRAND SUPER GROUPE DE L'HISTOIRE DU ROCK, CREAM, POWER TRIO DONT LE GUITARISTE ETAIT UN CERTAIN CLAPTON ...


Si l'influence de Cream apparaît essentielle sur l'évolution du rock dans les années 60, cette expérience dépucela véritablement Eric Clapton qui, en trois ans, apprit à enregistrer des albums en studio, à composer ses premières chansons, à effectuer de longues improvisations sur scène et à faire ses premiers pas en tant que chanteur. Certes, "God" n'était pas né de la dernière pluie londonienne et ses premiers enregistrements avec les Yardbirds puis les Bluesbreakers de John Mayall sont unanimement considérés comme des pièces d'anthologie. Mais comme Clapton l'a récemment déclaré: "Personnellement, je n'avais rien appris de mes expériences précédentes." Et d'ajouter à propos de Cream: "J'étais un piètre compositeur, je n'avais aucune théorie, aucun savoir-faire. Pour moi, écrire une chanson tenait du miracle, je n'en faisais qu'une par an à l'époque."


Crème anglaise


Dès le départ, l'idée de Cream était de monter un groupe à succès constitué de la crème des musiciens anglais du moment, dans le but de gagner beaucoup d'argent, tout en créant des pop songs originales et novatrices, ce qui de prime abord, pouvait paraître incompatible. C'est dans cette optique bien précise que Ginger Baker (batteur de jazz traditionnel s'étant converti au jazz moderne avant-gardiste avant de remplacer Charlie Watts au sein du Blues Incorporated d'Alexis Korner et de sévir avec Graham Bond Organisation), contacte Eric God Slowhand Clapton en rupture de Bluesbreakers. Ce dernier suggère que Jack Bruce (ex-Blues Incorporated, Graham Bond et Manfred Mann) tienne la basse, au grand désespoir de Baker (ils ont un contentieux commun) qui finit par accepter car la dextérité de Bruce demeure sans égale. Nous sommes en juin 1966, le groupe commence à répéter et Bruce et Baker s'engueulent déjà... Mais qu'importe, au-delà des tensions, c'est un incroyable volcan en éruption qui vient d'émerger, avec Baker fracassant ses fûts comme un dément, Bruce martelant sa basse en vocalisant sur la voie lactée et Clapton ciselant le tout de solos miraculeux et concis. écrites par le "poète" Pete Brown, Ginger, Jack et sa femme, les premières compositions du groupe révèlent de splendides perles pop, "curieusement" créditées Bruce/Brown sur les pochettes ... De son côté, faute de compos, Clapton apporte tout l'héritage blues qu'il véhicule, reprenant dans des versions hallucinées des chefs-d'oeuvre tels que Spoonful (Howlin'Wolf), Rollin' And Tumblin' (Muddy Waters) ou encore I'm Sa Glad de Skip James. A l'époque, Clapton utilisait exclusivement une Gibson Les Paul (il avait abandonné sa Telecaster après les Bluesbreakers), choix singulier quand on sait qu'aujourd'hui l'homme symbolise la Stratocaster... Un premier album, "Fresh Cream", scelle l'union, proposant des phrasés tranchants, contrastant avec l'ambiance planante des harmonies vocales de Bruce (I Feel Free), des solos et des arpèges "perfusés" sous reverb (N.S. U., I'm Sa Glad), du feedback mitrailleur (Sweet Wine), des incursions jazzy et country (For Until Late, Wrapping Paper), des prémices psychédéliques (The Coffee Song) et, surtout, des blues à couper le souffle durant lesquels la guitare double systématiquement l'harmonica (Bruce), pour des solos laiteux et ensuqués comme seul Slowhand en est capable. D'emblée un décalage, pour ne pas dire un fossé, se creuse entre les enregistrements studio du groupe et ses prestations scéniques. Si les premiers relèvent de la pop léchée, les seconds posent les bases de ce qui deviendra le hard rock anglais. Et Jack Bruce d'avouer: "Fondamentalement, je crois qu'il y avait deux groupes, Le groupe de studio et celui qui montait sur scène. Les gens qui venaient nous voir en concert n'achetaient pas forcément nos disques et vice versa." Bien qu'excellent, "Fresh Creàm" ne remporte qu'un succès d'estime (c'est pourtant, subjectivement, le meilleur album du groupe), et il faut attendre la parution de son successeur, "Disraeli Gears" pour que Cream connaisse un succès mondial et phénoménal.


LFI/Cosmos
Entre-temps, Clapton a adopté la Gibson SG (peinte aux couleurs psychédéliques, aujourd'hui en possession de Todd Rundgren) et s'est fait boucler les cheveux version afro en hommage à Hendrix, lequel, fan inconditionnel de Cream, renvoie l'ascenseur en inscrivant Sunshine Of Your Love à son répertoire. Psychédélique en diable (bien que Clapton détestât le Jefferson Airplane et Big Brother, leur préférant Paul Butterfield et son Blues Band), "Disraeli Gears" est enregistré en trois jours à New York (pour cause d'expiration de visas ... ) sous la houlette du producteur Felix Papparaldi (ex-Young Rascals, futur Mountain), plus ou moins imposé par le management du groupe. Le résultat est détonant autant qu'étonnant, Clapton cosigne de pures merveilles (Strange Brew, Sunshine Of Your Love), peuplées de riffs et de solos saturés, s'adonne au heavy blues, double des solos nerveux et tendus (Swlabr), branche une wah wah sporadique superposant ses guitares (World Of Pain) et compose Tales Of Brave Ulysses, clef de voûte annonçant White Room avec wah wah flamboyante. Mais déjà, le groupe bat de l'aile...


Crème renversée


La situation devient de plus en plus tendue entre Jack et Ginger, et Clapton, surnommé "Captain Madman" par les deux autres, compte désespérément les points: "Avec le recul, ça fait comme une montagne, de l'ascension à la chute. Le sommet était la période associée à la drogue, quand on a découvert le LSD et qu'on s'est mis à en consommer beaucoup. C'était peu après "Disraeli Gears". Les gens n'arrivaient pas à pénétrer le champ d'énergie qu'il y avait entre nous, nous avions inventé un langage que personne ne comprenait. Je pense que le succès a été l'une des raisons de la chute." Altemant désormais sa légendaire SG avec une Les Paul et une Firebird (notamment pour les overdubs), Clapton grave ses meilleurs solos au fil de "Wheels Of Fire", double album mi-studio, mi-live, présentant Cream au sommet de son art, même si Eric n'y compose aucun morceau, se "contentant" de piocher dans les sacrosaintes douze mesures: Sitting On Top Of The World (Howlin' Wol@ dans une version immaculée dont le solo a rang de mythe et Born Under A Bad Sign (Albert King), durant lequel Eric économise ses phrasés avec génie. Le reste n'est que psychédélisme à l'emporte-pièce, White Room et ses wah wah montagnes russes, Passing The Time (du grand délire), As You Said (complainte "hindouisante" s'inscrivant dans la lignée du futur Friends de Led Zep) et Deserted Cities Of The Heart dont la rythmique syncopée et le fulgurant solo clôturent magistralement l'album. Côté live, la deuxième partie (enregistrée au Winterland en 1968 et non au Fillmore comme l'indique la pochette) percute les tympans pour un raout métallique et électrique du meilleur effet dont les temps forts sont Crossroads de Robert Johnson chanté par Clapton, Spoonful et Traintime, long blues avec Jack à l'harmonica.


Crème brûlée


Commençant sérieusement à sentir le vent tourner et las des dissensions qui pourrissent l'atmosphère de Cream, Eric effectue diverses sessions durant l'année 68, et non des moindres. Il joue sur Good To Me As I Am To You (solo à la SG) pour Aretha Franklin, branche sa Les Paul sur le "Wonderwall" de son vieil ami George Harrison, enregistre (Firebird) l'album "Is This What You Want?" de Jackie Lomax aux côtés de Ringo Starr, George Harrison, Klaus Voorinan et Nicky Hopkins, récidive pour Martha Velez ("Fiends And Angels") en compagnie de Jack Bruce, Mitch Mitchell, Jim Capaldi, Christine McVie et Brian Auger, grave (à la Les Paul) le superbe solo de While My Guitar Gently Weeps et participe au "Rock'n Roll Circus" des Stones au sein d'un supergroupe (Gibson ES 335) comprenant John Lennon, Keith Richards, Mitch Mitchell et Mick Jagger (uniquement sur Peggy Sue). Malheureusement, cette dernière expérience n'existe qu'en pirate... Paradoxalement, cette activité intense traduit un profond malaise intérieur. Eric perd pied au point de ne plus savoir où il est, qui il est et pourquoi il fait ce qu'il fait. "Je sombrais etj'en rejetais la faute sur les autres. J'étais plein de haine et de rancoeur. Je ne me rappelle pratiquement pas la fin du groupe. Je sais que nous avons suivi une longue procédure d'adieu. Nous avons fait un album d'adieu, puis une tournée d'adieu, mais je ne me souviens pas avoir dit à Jack ou Ginger.- c'estfini. La machine était épuisée." Intitulé "Goodbye Cream", l'album d'adieu montre le groupe en costards lamés du plus parfait mauvais goût et révèle un humour macabre: la pochette intérieure représente des tombes sur lesquelles sont gravés les titres des chansons de l'album... Trois morceaux live enregistrés au L.A. Forum ouvrent ce testament, Clapton alteme Firebird et ES 335 pour des solos apocalyptiques justifiant à eux seuls l'achat du disque. La suite, enregistrée en studio, n'est que pop sirupeuse, bâclée et peu convaincante, à l'exception de Badge (Harrison/Clapton), magnifique chanson sur laquelle le Beatle mystique tient la rythmique (crédité sous le pseudo de L'Angelo Misterioso pour des raisons contractuelles), rejoint par Clapton sur le pont (arpège à la Leslie) qui parachève avec un solo fabuleux. A la sortie de "Goodbye Cream", le groupe n'existe plus depuis longtemps, Clapton a fondé Blind Faith avec Stevie Winwood et... Ginger Baker, à contrecoeur, puisque c'est Winwood qui l'a imposé! Comme le dit Eric: "Le succès de Cream m'a laissé une profonde cicatrice. Aujourd'hui encore, j . e ne sui . s pas guéri." Leur récente reformation pour le Rock'n Roll Hall Of Fame n'a rien changé et Gary Moore doit bien se marrer...


Frédéric Lecomte




L'évangile Selon Dieu


Hendrix (avec qui Clapton fut un des tous premiers guitaristes à taper le boeuf lorsqu'il arriva à Londres) "il a fait en deux titres ce qu'il allait développer tout au long de sa carrière. Les gens présents à cette jam n'avaient jamais rien entendu de tel auparavant sa technique et son vibrato étaient déjà là." Jeff Beck "Beck m'apparaît le guitariste le plus subtil que j'aie entendu."
Van Halen "Il est vraiment trop rapide et à mon avis, il dépasse souvent les bornes."
Duane Eddy "Ralentir des disques pour en étudier le solo? Je l'ai fait avec le 45-T Cannonball de Duane Eddy. "
Eric Clapton "Je ne prévois mes solos que durant la minute précédant leur interprétation. A ce moment précis, je tente désespérément d'imaginer quelque chose d'efficace, mais je ne les travaille jamais à l'avance en les construisant note à note."


Ses premiers disques de chevet


Robert Johnson "King Of The Delta Blues Singers" Vol. 1 & 2
B.B. King "Live At The Reqal"
Ray Charles "Live At Newport"
Muddy Waters "The Best Of... "
Howlin'Wolf "Howlin'Wolf" (pochette avec rocking-chair)
Jimmy Reed "Rockin'With Reed"
Chuck Berry "One Dozen Berries"
Freddîe King "Freddie King Sings" (avec 1 Love The Woman)


Discographie


"Fresh Cream" (1966) Polydor/Remark
"Disraeli Gears" (1967) Polydor/Remark
"Wheels Of Fire" (196à) Polydor/Remark
"Goodbye Cream" (1969) Polydor/import
"Lîve Cream" (1970) Polydor/Remark
"Live Cream vol. 2" (1972) Polydor/Remark
+ Diverses compilations


Sessions E. C. période Cream


"Lady Soul" Aretha Franklin (1968) Atlantic
"Wonderwali Musîc" George Harrison (1968) Apple
"Is This What You Want?" Jackie Lomax (1969) Apple
"Fiends And Angels" Martha Velez


Ses meilleurs albums


"Bluesbreakers With Eric Clapton" (1966) Du blues comme s'il en pleuvait, Clapton, bride sur le cou, lâche les chiens et la caravane trépasse...
"Layla And Other Assorted Love Songs" (Derek And The Dominos 1970) Son chef-d'oeuvre le plus poignant et le plus abouti, ou quand les amours déçues donnent âes ailes au désir.
"461 Ocean Boulevard" (1974) L'album de la renaissance, après les affres de la torture, un apaisement et une béatitude immaculés par des guitares souveraines. "There's One ln Every Crowd" (1975) Suite magique de son prédécesseur, s'inscrivant dans la même veine, celle d'un feeling intact.
"Slowhand" (1977) Du blues laid back à rester au lit et Cocaine à s'envoyer dans les oreilles, avec ou sans paille...
"24 Nights" (1991) Du grand live avec Johnnie Johnson (pianiste de Chuck Berry), faisant le forcing sur les douze mesures.
"Unplugged" (1992) Pour ceux qui douteraient des capacités de Clapton à l'acoustique...




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