Guitarist Magazine
N°27 -- 07-08/1991
Crossroads Rendez-Vous

Peu avant le drame qui l'a frappé nous avons interrogé Eric Clapton à propos de la réédition de l'œuvre de Robert Johnson chez CBS. En parlant de ce père fondateur du blues, Clapton nous a confié d'étonnant propos sur son intimité de guitariste. Aux dernières nouvelles, Eric aurait surmonté la douleur de la mort de son fils pour remonter sur scène. Blues for ever ?
Quand as-tu entendu Robert Johnson pour la première fois ?
Je devais avoir 15 ou 16 ans. J'avais déjà entendu beaucoup d'autres bluesmen. Il y avait peu de disques de country blues en Angleterre. J'avais trouvé un double album, une compilation intitulée "The Rural Blues", mais Robert Johnson n'y était même pas cité comme influence. Finalement, l'album de Robert Johnson King Of The Delta Blues Singers, Vol 1 est sorti. Il était très rare de trouver un album par un bluesman de cette époque, je l'ai acheté, mais je ne l'ai pas pu l"écouter. C'était trop puissant pour moi. Puis peut-être six mois après je suis devenu complètement obsédé par sa musique, vraiment bigot et fanatique de Robert Johnson. Il y avait environ 15 chansons sur cet album et chacune était totalement différente. C'est probablement pour cela que j'étais été incapable de l'écouter la première fois - il y avait trop de chose à assimiler. Quand j'essayais de jouer ses morceaux, j'étais obligé de les simplifier, et si j'arrivais à assimiler le jeu de Freddie King, BB King ou Buddy Guy, celui de Robert Johnson était trop puissant pour être mélangé à celui d'autres artistes de blues.
Qui veux-tu dire par " trop puissant " ?
Trop intense, je suppose. Beaucoup trop intense pour s'y intéresser d'une façon superficielle. C'était un rebelle. Je l'ai toujours imaginé comme un loup solitaire parce qu'il était trop bon pour avoir un compagnon quelconque.

Lorsqu'il a enregistré, le blues existait depuis quelques lustres déjà. Et pourtant, il a trouvé le moyen de l'élever encore à un niveau supérieur.
Oui je crois q'il a créé les bases de plusieurs formes de blues qui sont devenues acceptables par la suite et ont été adaptées en rock'n'roll. C'est un créateur. Plus que Blind Lemon Jefferson, par exemple, je n'ai jamais pu m'intéresser profondément à lui parce qu'il n' était pas assez posé. Il faisait trop de fioritures à la guitare, autour de ses vocaux et il était presque impossible de ressentir sa musique. Alors que Robert Johnson s'accompagnait avec une simplicité elliptique. Lorsque j'essayais de rejouer ses motifs à la guitare, je réalisais qu'ils n'étaient pas aussi simples que cela. Il fallait trouver le " groove ", et cela, il fut le premier à le faire.
Je voudrais que tu expliques, alors que le public d'aujourd'hui sait peu de choses au sujet de Robert Johnson, pourquoi sa musique a tant de succès ?
Parce que les artistes que le public
écoute sont influencés par lui. Je crois qu'il est important pour le public
de savoir remettre la musique en question, de se demander d'où elle vient. Ce
qui m'étonne le plus, c'est que 50 ans plus tard, des générations de jeunes
musiciens jouent encore ce que Robert Johnson a créé. Ils le font souvent sans
en être conscients, parce qu'ils se réfèrent à ma génération.
Ils pensent que c'est moi qui ait inventé le style , ou que je l'ai reçu de
Jimmy Reed, de BB King ou de Howlin' Wolf, alors qu'en Robert Johnson est le
seul qui ait défini précisément une dizaine de styles de blues répétés à l'infini
aujourd'hui par des musiciens qui ignorent qu'il est à l'origine de ces styles.

Sa vie était sans doute différente de la tienne et pourtant tu t'es presque immédiatement découvert des affinités avec lui. A ton avis quelle est la nature de ces affinités ?
J'ai eu une enfance assez perturbée émotionnellement à cause d'une situation familiale inhabituelle. J'ai été longtemps élevé par mes grands-parents et j'ai longtemps cru qu'ils étaient mes parents. C'était une situation instable, qui s'est résolue quand je suis devenu plus vieux. Au début de mon adolescence j'étais, solitaire, confus, et en colère. Et c'est ce que j'ai retrouvé dans la musique de Robert Johnson, beaucoup plus que Sonny Terry & Brownie Mc Ghee qui avaient l'instrumentation et le son du blues, mais étaient finalement beaucoup plus proches de la musique de distraction, presque du music-hall. Beaucoup d'autres bluesmen étaient ainsi, plutôt rigides dans leurs attitudes parce qu'ils jouaient au fond pour distraire le public blanc. Robert Johnson jouait une musique presque intemporelle, et très intense en même temps. Et je voulais être…, je voulais jouer comme lui, la vie en a décidé autrement.
Tu as quand même appris à jouer de la guitare plutôt bien…
Oui mais je suis devenu une rock-star. C'était un peu contre ma volonté au début, c'est ce que je suis devenu et j'aime cela finalement. J'adore cette musique mais parfois cela m'ennuie de n'avoir pas… mais qu'aurais-je bien pu faire ? Même si j'avais totalement assimilé le style de Robert, je n'aurais pu que le copier.

Il y a ceux qui disent que si Johnson avait continué à vivre, il aurait probablement joué de la guitare électrique..
Il aurait pu arrêter sa carrière aussi. Tu sais, avec la somme de la musique qu'il a créé en un laps de temps si court, il aurait très bien pu décider de s'arrêter et faire autre chose. C'est arrivé à beaucoup. Le seul vrai parallèle qui me vienne à l'esprit est Jimi Hendrix. Les gens aiment se poser la question : que jouerait Hendrix de nos jours ? Je suis incapable de l'imaginer. Je sais comment il a vécu, comment il est mort et cela me paraît… c'est triste à dire, mais il ne pouvait pas être autrement tu vois ? Il a brûlé sa vie et il s'est éteint.
Il semble aussi qu'il a beaucoup plus voyagé qu'on ne l'imagine. Apparemment il est même allé à New York, Chicago et jusqu'au Canada…
Incroyable et pourtant il ne semble pas avoir laissé autant de traces, à moins que l'on ne cherche dans les souvenirs de ceux qui l'ont connu. On pourrait aussi penser qu'il a joué sur les disques d'autres artistes. Peut-être l'a-t-il fait. Peut-être. (Eric regarde la photo de nouveau). Tu sais, il y a autre chose, il ressemble à Jimi. C'est étrange, cette similitude.
T'identifies-tu à lui ? Crois perpétuer sa tradition ?
En tant que guitariste, oui. Je ressens cet esprit quand je joue, même quand je chante. Je ne sais pas ce que c'est. C'est juste.., l'incarnation de quelque chose qui n'est pas nécessairement son identité propre, mais plutôt quelque chose qu'il a exprimé mieux que personne. Et quand j'essaie d'atteindre cela, c'est toujours au même endroit que je vais chercher.

" Crossroads " est un blues de Johnson avec lequel le public t 'a identifié. Comment l'as-tu choisi ?
Je m'identifie à lui et je me VOIS à la croisée des chemins. C'est toujours le même canevas, tu arrives à une situation et tu ne sais pas quel chemin choisir. Je ne suis jamais, jamais dans une situation permanente, j'ai besoin de changer sans arrêt. Je ne suis jamais satisfait, il faut toujours que je ne cherche quelque chose de plus. Mais je ne suis jamais sûr de ma destination, je suis sans direction. C'est une dilemme qui semble avoir commencé à peu près à l'époque où j'ai commencé à écouter cet homme. Mais attention, je ne le blâme pas ! (rire)
Tu as enregistré d'autres chansons de lui " Ramblin' On My Mind ", " Four Until Late ", " Steady Rollin' Man ". Y en a-t-il que tu aimerais faire ?
J'ai toujours eu d'enregistrer " Kind Hearted Woman " et aussi " Come On In My Kitchen ". Mais on ne peut pas s'attaquer à ces chansons qu'avec le plus grand soin. " Hellhound On My Trail ", maisse tomber. Celle-là est impossible à refaire. Il faudrait une année entière pour la faire correctement, avec la collaboration d'un grand compositeur ou d'un grand arrangeur.
Tu as apporté sa musique à un nouveau public. Qu'en penses-tu ?
J'en suis fier. Je suis fier que tu sois venu m'interviewer
à ce sujet, j'ai l'impression d'avoir fait quelque chose pour lui. Parce que
je suis sûr, comme je te l'ai dit avant cette interview, que si les Stones,
ou moi, n'avions rien fait , il aurait juste été oublié.
C'est bizarre. Peu de bluesmen acceptent de reconnaître son influence. Muddy
Waters acceptait d'en parler, mais Muddy était un homme au grand cœur. Johnson
était le mouton noir de la famille du blues, ou alors il était trop bon, les
autres l'enviaient et étaient jaloux. Et puis il faut éviter de parler aux bluesmen
de quelqu'un qui est mort. Ils se sentent agressés. C'est comme si on leur disait
, vous ne m'intéressez pas, mais je veux savoir ce que vous savez.
Comme pour Johnny Shines qui voyagea avec Robert Johnson…
Toute sa vie il a été ennuyé à ce sujet. Je ne serais pas étonné d'apprendre qu'il en avait du ressentiment. Parce qu'après tout, il a travaillé pendant toutes ces années après la mort de Robert. Et Robert a fait tellement en si peu de temps.

Johnson parlait de marche côte à côte avec le démon. D'après toi quelle relation entretenait-il avec le démon ?
D'après ce que j'en sais, c'est une manière de simplifier, de rationaliser une expérience, même s'il n'avait pas à s'en vanter. Je ne crois pas qu'il ait vendu son âme au diable. C'est trop facile. C'est un grand mythe. La musique qu'il faisait était trop belle pour devoir quoi que ce fût à une alliance avec le mal. C'est ce que je crois.
L'autre possibilité est que le démon est un symbole. Quelque chose contre lequel il luttait dans sa vie et dans sa musique.
Je reconnais là une peur qui existe dans ma vie également. Je m'identifie au niveau de la peur. Mais je pense que peut-être, il avait commis dans sa jeunesse une lourde faute, qui l'obligeait à être toujours sur la route, incapable de rester longtemps au même endroit. Il est possible aussi qu'il ait eu de ennuis avec les femmes et qu'il se sentait poursuivi, pris au siège. Ce sentiment ressort du plus profond de sa musique. Il ne comprenait que la moitié des choses qui lui arrivaient et en était victime, même s'il en était à l'origine. Moi aussi, il m'est arrivé d'être terrifié par les conséquences de mes actions comme Johnson l'est dans sa musique. Il utilisait le nom du démon, Satan ou autre chose, pour montrer qu'il était incroyablement effrayé par ce qui allait lui arriver. Qui sait de quoi s'agissait-il vraiment ? Je crois qu'il parlait avec une éloquence qui dépassait de loin sa situation réelle. C'est ce qui me fait flipper quand j'écoute les paroles de ces chansons, sa poésie éclipse de loin tout bluesmen. Evidemment, ce serait grand de savoir d'où cela venait, savait-il lire, a-t-il été élevé par des gens qui lui ont donné ce goût poétique, il n'a pas pris cela dans l'air ambiant, sûrement pas dans cette partie du monde, à cette partie du monde, à cette époque. Il s'exprimait comme une ?? parfois comme un poète médiéval anglais.
Peter Guralnik a écrit que même, si l'on découvre petit à petit sa vie, la source de son art reste un mystère. D'après toi quelle cette source ?
Je crois qu'il y a deux possibilités. Soit il était phénoménalement doué, comme Hendrix, ou il a rencontré un autre musicien qui l'a influencé et dont nous n'avons jamais entendu parler. Mais cela ne cadre pas avec ce que disait Son House qui se rappelait que Robert était médiocre avant de réapparaître, un an après, avec ce don phénoménal. Nous devons supposer qu'il a soudain découvert sa vocation et qu'il s'est mis à la prendre au sérieux un jour ou l'autre. Je crois que beaucoup de gens ont l'étincelle, mais ceux qui deviennent de grands artistes sont ceux qui se développent vite qui en éprouvent de la joie, et décident d'arriver à la maturité artistique le plus vite possible.
Que dirais-tu au public d'aujourd'hui de la musique de Robert Johnson ?
Je dirais que même s'ils achètent son disque et qu'ils ne l'aiment pas, ils doivent tirer leur chapeau, parce que c'est lui qui a créé et mis en forme toutes ces musiques, du blues au rock'n'roll en touchant à la country music et au jazz. C'est beaucoup plus net chez lui et c'est probablement pour cette raison qu'il m'a été si difficile d'écouter sa musique au début, parce qu'il n'y a pas de mensonge ou d'hypocrisie chez lui.
With Permission of Musician.
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