Guitarist Magazine

N°49 -- 07-08/1993

Slowhand


Interviewé par Alex Coletti, producteur de l'émission "Unplugged" pour la chaîne musicale MTV, Eric Clapton n'a rien caché de ce qui a fait l'un des albums de l'année. Drame, bonheurs, et acoustique. Slowhand deviendrait-il "slow hand" alors que le retour de Cream est annoncé ?

Eric comment as-tu composé Signe, l'instrumental avec lequel tu as commencé l'émission "Unplugged" ?

Je l'ai écrit l'année dernière, sur le bateau du même nom. J'étais en vacances, nous avions loué une très beau yacht nommé Signe. C'était une période difficile de ma vie et j'écrivais pour me guérir. "Signe" est le premier morceau que j'ai composé à ce moment.

Pourquoi as-tu choisi d'interpréter "Before You Accuse Me", de Bo Diddley ?

C'est un des tous premiers disques que j'ai entendu. Sur le même album, il y aviat également "I'm a man", "Bring it to Jerome" et "Hey Bo Diddley". J'ai choisi "Before You Acccuse Me" parce que c'est un blues qui peut être joué de n'importe quelle manière . Je le jouais déjà sur scène en électrique et j'ai pensé qu'il serait adapté à l'acoustique pour "Unplugged".

Il semble que lorsque tu décides de reprendre une chanson, tu la fais tienne. Les gens oublient l'original.

J'espère que c'est vrai. J'ai entendu la plupart des reprises quand j'étais très jeune et j'ai toujours eu envie de les jouer. C'était un chance de pouvoir interpréter ces chansons qui m'ont influencé au départ."Hey Hey" a été écrit par Big Bill Broonzy, c'est probablement le premier blues que j'ai entendu. Je le jouais dans les pubs au début de ma carrière, sans avoir l'impression, de vraiment maîtriser le morceau, c'est pourquoi j'ai tenu à le refaire.

Parle-nous du processus d'écriture de "Tears in heaven".

Je l'ai écrit pour le film "Rush". Le moment était bien choisi, ils avaient besoin d'une chanson sur la perte d'un être cher et touts les chansons que j'écrivais traitaient de ce sujet. "Tears in heaven" en était encore au stade préliminaire, je l'ai finie pour "Rush". C'était l'occasion d'écrire sur la mort de mon fils car je savais que je ne ferais pas d'autre enregistrement dans l'immédiat. Je voulais vraiment m'exprimer à ce sujet, le film m'a permis de le faire.

"The circus has left town" est l'une des chansons qui ont fait leurs débuts dans "Unplugged"...

C'est une première version que je remanierai pour la sortir en album. Elle traite de la dernière soirée que j'ai passée au cirque avec mon fils. Il n'y a pas grand chose à dire, ces chansons m'ont aidé à un moment difficile de ma vie et je voulais les rendre publiques. Ma performance sur MTV m'a permis de les jouer pour la première fois.

Si composer ces chansons t'a aidé, le processus continue-t-il lorsque tu les joues en public ?

Oui. Je crois que le public aurait été surpris si je n'avais pas fait référence à la mort de mon fils. Je ne veux pas insulter les gens en refusant de partager ma peine avec eux. Je jouerai donc ces chansons en concert et je les enregistrerai. C'est comme une guérison et il est important de partager cela avec les gens qui aiment ma musique.

Parle-nous de "My father's eyes"...

C'est une autre des chansons que j'ai composées à bord du yacht. Je n'ai jamais connu mon père et je me suis rendu copte que lorsque je regardais les yeux de mon fils, je rencontrais le regard de mon père. Alors j'ai écrit cette chanson.

"Nobody knows you where you're out and down" était sur l'album "Layla" et tu l'as refait pour "unplugged". Quelle en est l'histoire ?

C'est un blues de Bessie Smith qui remonte en 1910 ou 1915. J'ai entendu un musicien le jouer dans un pub quand j'avais 15 ans, je l'ai appris et l'ai joué moi-même dans les pubs. C'est une des premières chansons que je me suis risqué à chanter parce qu'elle est mélo et que je pouvais y injecter mes angoisses. Je l'ai jouée plus tard avec Derek and the Dominos, mais je la faisais au départ sur une guitare acoustique.

Quand as-tu joué en acoustique pour la dernière fois avant "Unplugged" ?

Seigneur ! Il y a une trentaine d'années...

L'arrangement acoustique de "Layla" est très différente de l"original ?

Oui. "Layla" m'a mystifié. Je l'ai jouée de la même façon pendant toutes ces années sans essayer de la changer comme le fait Bob Dylan, qui transforme TOUT à chaque fois qu'il joue une de ses chansons. C'était donc une chance de jouer "Layla" sur un rythme shuffle différent. Je ne pouvais pas garder le riff de guitare qui aurait sonné trop faible en acoustique. La chanson est devenue plus jazzy et je la chante un octave en dessous, ce qui en change complètement l'atmosphère.

As-tu essayé beaucoup d'arrangements ?

Non. J'étais chez moi en train de travailler avec Andy Fairwather-Low (second guitariste d'Eric pour Unplugged"), j'ai juste pris ma guitare et tout s'est mis en place du premier coup. Nous l'avons gardée ainsi.

"Running on faith" était sur l'album "Journeyman".

C'est le compositeur texan Jerry Lynn Williams qui l'a écrite, je l'ai entendu la jouer au piano, à la guitare acoustique et électrique, avec des arrangements différents. Je savais que c'était un morceau facilement adaptable. Je l'ai choisie à cause de cela et aussi parce qu'elle fait partie de mon répertoire habituel.

C'est rare de te voir jouer du dobro...

Je l'utilisais déjà sur la version studio, mais jamais sur scène. "Unplugged" m'a donné l'occasion de faire ce que je joue chez moi mais pas sur scène.

Tu joues souvent en slide chez toi ?

Pas beaucoup. J'aimerais plus, mais je crois qu'il faut faire très attention au slide joué à la guitare électrique, il est facile de s'y perdre. Par contre, c'est idéal avec une guitare acoustique, tous mes héros jouaient du slide, et c'est quelque chose que je referais peut-être.

Puisque nous parlons de tes héros, tu as repris le "Walking blues" de Robert Johnson ?

Qui, mais j'en ai fait une version hybride, ne empruntant la partie de guitare de "Feel like going home", de Muddy Waters et en y superposant les paroles de Robert Johnson, pour un hommage simultané aux deux bluesmen. C'est un blues que je joue depuis l'âge de 14 ans.

Ta vois est parfaire pour un environnement acoustique. Te sens-tu plus à l'aise vocalement ?

Je préfère chanter en acoustique qu'avec de l'amplification. Quand je suis sur scène avec un groupe électrifié par une sono massive, le son est artificiel. Je n'arrive pas à entendre ma voix et il faut que j'écoute les retours. C'est une joie de chanter en acoustique, il est beaucoup plus facile de régler le volume de ma voix, qui a plus de dynamique.

Quelles sont les origines du morceau "Alberta" ?

C'est un blues de Snooks Eaglins que j'ai découvert quand j'étais très jeune. Son album "Street Singer" est une des belles pièces de ma collection de disques. Snooks est un grand chanteur/guitariste qui enregistrait dans les rues de New Orleans. La versatilité de son répertoire est étonnante, mais "Alberta" m'était accessible parce qu'il n'y avait que trois accords joués en rythmique comme une chanson sentimentale qui fait partie de mes premières influences. Snooks Eaglins est toujours actif aujourd'hui mais il chante dans les clubs, plus dans les rues. C'est un grand artiste qui fait d'excellents albums comme "Out of nowhere" et "Teasin' you".

Qu'est ce qui t'a poussé à reprendre "San Francisco bay blues" ?

Je ne sais pas. J'en connais plusieurs versions, mais la première que j'ai entendue était celle de Jessie Fuller, dans sa période "homme-orchestre". Il avait deux grosses caisses, une basse jouée avec le pied, un harmonica, un kazoo, etune 12-cordes. C'est une chanson qu'il jouait quand il voulait boire un coup à l'œil, parfaite pour faire chanter une audience. J'ai tenu à la jouer parce qu'elle ne m'a jamais quittée, comme "Hey Hey" et "Alberta". Ces chansons sont restées dans ma tête, elles font toujours partie de ma vie.

Tu as conclu le programme MTV avec un autre blues de Robert Johnson, "Malted milk".

"Malted milk" est une chanosn très étrange, très ironique, il est clair que ce n'est pas du lait malté qu'il boit, mais du whisky. Ce blues provient d'une période pendant laquelle Robert était en train de changer de style, et il me semble que c'était dû à une rencontre avec Lonnie Johnson. C'est un blues très simple et beau. Je voulais le jouer en dernier, parce que c'est comme un retour en soi-même.

As-tu commencé sur une guitare acoustique ?

La première guitare que j'ai eue était une acoustique, avec des cordes en boyaux de chat et je n'ai pas pu m'y habituer. Je n'avais que 13 ans, mes grands -parents me l'avait offerte. J'ai essayé tant et plus, mais j'ai abandonné après un an et demi. Je me suis à nouveau intéressé à la guitare après avoir entendu Muddy Waters, j'avais l'impression que ce qu'il faisait était facile à jouer; J'avais tort ! (rires). Je voulais une guitare électrique et mes grands-parents m'en ont achetée une. Cette fois j'ai rapidement trouvé mon chemin sur l'instrument. J'ai donc débuté deux fois, en fait. Mais la deuxième fois, j'ai rencontré des gens qui avaient les mêmes centres d'intérêt, Muddy Waters, Little Walter, Big Bill Broonzy et Robert Johnson. C'était les Yardbirds, nous jouions ensemble dans des parties privées et ils ont fini par former un groupe que j'ai rejoint un peu plus tard. C'est là que je suis vraiment devenu professionnel, tout s'est passé vite.

Je ne t'ai jamais vu faire du finger picking avant. Est-ce nouveau ?

J'en ai beaucoup fit à mes débuts. Je n'ai jamais pu trouver la combinaison correcte entre le médiator et les onglets, donc le finger picking s'est imposé, même s c'est une épreuve pour le bout des doigts de la main droite ! J'ai recommencé depuis un an ou deux et j'arrive à obtenir un bon son, je vais peut être l'essayer en électrique. Il faut beaucoup de dextérité. Mark Knopfler et Sevie Ray y excellent.

Est-ce la raison pour laquelle tu humectes tes doigts pendant cette interview ?

C'est un mélange d'alcool chirurgical et d'extrait de plante (witch hazel, en vente dans tous les drugstores américains) qui est parfait pour anesthésier la douleur au bout des doigts, après un concert.

Utilises-tu tous les doigts de ta main droite ?

Seulement trois, plus le pouce.

Et le médiator ?

J'en ai utilisé un l'autre jour, mais cela compromet l'équilibre de mon jeu. Le médiator remplace le pouce qui devient extrêmement puissant, il faut alors des onglets sur les autres doigts pour rétablir l'équilibre. Et soudainement c'est "Freddy 5", Freddy Krueger.

J'ai été un peu surpris de te voit utiliser ton groupe au complet pour un programme acoustique...

Quand nous sommes arrivés pour les répétitions, je n'étais pas sûr de la formule. En solo, avec un autre guitariste, avec ou sans bassiste, etc.. Nous avons essayé pendant deux jours en pensant éliminer les musiciens inutiles jusqu'à ce que le son soit parfait. Mais tout le monde apportait une touche délicate et savait se restreindre aux possibilités de l'acoustique. Steve Ferrone, par exemple, ou rarement aussi doucement. J'ai fini par garder le groupe au complet sur la presque totalité du répertoire.

Avant cette performance connaissais-tu l'émission "Unplugged" ?

Il y a deux ans, j'ai vu Don Henley (ex-Eagles) le faire. J'ai également vu Hall&Oates chanter "Don't let me down" des Beatles, en acoustique et c'était très bon. J'ai évité ensuite de regarder l'émission parce que je savais que j'y passerai un jour et je ne voulais pas être influencé par l'approche des autres. Quelqu'un m'a envoyé l'"unplugged" d'Elton John en vidéo et j'ai refusé de regarder parce que le moment de ma performance était proche. Je voulais que ce soit neuf. Je ne sais pas quelle place prendra mon passage par rapport aux autres, mais nous verrons bien.

With permission of GW.

Harris Publication inc.

 



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