B.B King Crossroads avec Eric Clapton
Guitarist Magazine - Décembre 2000

Une image vaut mieux que mille mots.
L'une des photos du livret de Riding With The King raconte en détail
l'histoire de leur première rencontre en mars 1967 à New
York sur la scène du mythique Café Au Go Go. Les deux
hommes sont assis côte à côte sur des amplis FenderTwin,
leurs yeux rivés sur les manches de leurs guitares respectives,
ES-355 "Lucille" pour BB King et SG Gibson psychédélique
pour Eric Clapton. BB porte des boots style Rolling Stones et Slowhand
arbore une coupe afro venue en droite ligne de Jimi Hendrix. La photo
ne dit tout de même pas qu'il s'agissait d'un gig du nouveau groupe
d'Aï Kooper, Blood Sweat &Tears et que BB et Eric restèrent
seuls sur scène après que tout le monde fut parti, pour
jammer pendant deux heures. Clapton remarqua ensuite : "C'est comme
si tous mes rêves s'étaient réalisés".
Les deux guitaristes se rencontrèrent à nouveau plusieurs
fois pendant les trente années suivantes et à chaque fois
ils évoquaient l'idée d'enregistrer ensemble. Finalement,
vers la fin de l'année dernière, Clapton décida
de réaliser leur souhait mutuel et réserva, avec l'accord
de BB King, du temps dans un studio de Los Angeles pour enregistrer
Riding With The King. Depuis, chacun a continué son chemin. Eric
a appris par Internet que son père, jusqu'alors inconnu, cent
un ex-soldat canadien et pianiste nommé Edward Freyer. malheureusement
décédé en 1985. Clapton prépare aussi une
tournée 2noi avec une semaine à l'Albert Hall de Londres
en février et un concert parisien en mars. BB King a ouvert un
nouveau B.B King's Blues Club à New York, après ceux de
Beale Street à Memphis et d'Universal City à Los Angeles,
l'album Riding With The King recevra sans doute un Award ci peut un
disque de platine, vu les ventes, en cette fin d'année, mais
B.B. King sait rester humble comme le gentleman qu'il a toujours été,
pour évoquer ces séances.
Quand avez-vous décidé
d'enregistrer ensemble ?
C'est une longue histoire, une idée qui a pris son temps avant
de venir à maturité. Chaque fois que nous nous rencontrions,
nous parlions vaguement do taire un album ensemble. Petit à petit,
l'envie a progressé et nous avons commencé à considérer
que c'était devenu nécessaire. Nous sommes alors arrivés
au point où nous nous demandions quand nous allions le faire.
Dès la première évocation, je voulais vraiment
que nous puissions concrétiser cet album, mais mon rythme de
tournée m'en empêchait la plupart du temps. Il faut parfois
savoir être patient et finalement, chacun de nous a donné
son accord et nous avons réservé du temps en studio.
Comment avez-vous imaginé
l'enregistrement de cet album ?
Tout le temps passé à parler de faire un album ensemble
nous avait préparés et nous sommes arrivés en studio
à Los Angeles assez impatients. J'avais dit à Eric que
je lui faisais confiance pour l'organisation des séances et le
choix des chansons. Il a pourtant réussi à me surprendre.
Je le connais depuis longtemps, c'est mon ami et j'ai suivi le développement
de son style, mais ce n'est que lorsque nous avons commencé à
réellement travailler en studio, que j'ai réellement réalisé
l'étendue de son talent.
Par quoi avez-vous commencé
?
Par une idée d'Eric qui a suggéré de jouer d'abord
uniquement acoustique. Il pensait que cela nous permettrait de commencer
en douceur, do nous familiariser avec la rencontre d'univers distincts,
môme si nous nous connaissions. Ce n'est pas toujours si évident
déjouer vraiment l'un pour l'autre. Et nous avons passé
la première semaine ainsi. Assis tous les deux devant un micro
avec des Martin à laisser le blues. "KeyToThe Highway"
de Big Bill Broonzy et "Worried Life Blues" de Big Maceo Merriweather
figurent sur l'album, mais nous avons enregistré d'autres titres
en acoustique.
Qu'avez-vous fait ensuite ?
Eric a suggéré que nous passions à l'enregistrement
de quelques uns de mes classiques pour "nous reposer l'esprit",
selon ses mots. Mais il a d'abord proposé un morceau que j'avais
oublié, un titre que j'avais enregistré dans les années
50 qu'il m'a fallu réapprendre. Cela a commencé par "Days
Of Old" avant qu'Eric ne m'oblige à me replonger dans d'autres
morceaux anciens. D'ailleurs quand je me repose pondant doux ou trois
semaines, ce qui ne m'arrive pas assez souvent à mon goût,
je dois quand même travailler un peu chaque jour pour pouvoir
interpréter avec expressivité les paroles de mes chansons
sur scène.
Mais Eric ne vous avait rien
dit des morceaux qu'il avait choisis ?
En dehors de quelques uns, non. Mais nous étions d'accord sur
la méthode, comme je l'ai dit je lui faisais confiance et nous
avions envie de faire cet album le simplement du monde. Il m'a seulement
fait parvenir les morceaux différents de ce que je joue habituellement.
Comme les chansons de John Hyatt ("Riding With The King")
et Doyle Bramhall ("MarryYou" et "I Wanna Be").
Il voulait que je les écoute, mais je n'ai eu aucun problème
avec les morceaux qu'il avait sélectionnés, sauf "Come
Rain Or Corne Shine" (un standard composé par le trompettiste
de jazz Johnny. Mercer, ndr.).Je connaissais la version de Ray Charles
et je ne me sentais pas capable de la chanter. Eric a insisté,
il m'a dit qu'il m'entendait déjà la chanter dans sa tête,
alors nous l'avons enregistrée et il avait raison.
"Three O'Clock Blues",
qui est l'un de vos premiers hits, donne l'impression qu'Eric échangeait
riffs de guitare et vocaux avec VOUS, côte à côte,
comme dans une jam.
Oui, parce que nous l'avons enregistré ainsi. Dès le début,
Eric et moi le voulions ainsi. Avec peu d'overdubs et la vérité
du son, c'est ce que nous avons fait. Tout a été enregistré
en trois prises maximum, et la plupart du temps, la première
prise était la meilleure.
Quelques overdubs quand même
?
Quasiment pas, nous avons parfois repris une chanson en entier, à
partir du début, en cas de problème. Mais nous n'avons
jamais réenregistré une piste ici, un riff d'intro là,
ce n'est pas ma façon de travailler. Ma méthode, c'est
le bon feeling et puisque je ne suis plus un jeune homme, Eric m'a soigné
(B.B. éclate de rire). Nous avons pris du très bon temps
pendant l'enregistrement. Il s'est occupé de tout, du business,
de la production, et il y avait avec nous ces ladies qui faisaient les
choeurs, des amies d'Eric (les Melvoin Sisters, Wendy et Suzannah .ndr.).
Mais lorsqu'arrive le moment d'enregistrer, il est intensément
présent, je ne sais vraiment pas comment il fait. Parfois je
m'arrêtais pour le regarder jouer en souriant. Quand il me demandait
pourquoi, je lui répondais que je l'observais donner tout et
même plus. Il est incroyable, aussi bien comme guitariste qu'en
tant qu'être humain. Je crois qu'il possède, poussée
au plus haut degré, la qualité principale qui distingue
les bons musiciens des autres, il s'implique totalement.
Eric Clapton est crédité
comme producteur de l'album. Il a donc vraiment rempli ce rôle
?
Bien sûr! Nous nous étions mis d'accord sur ce point depuis
longtemps, il produirait, choisirait les chansons et s'il y avait une
différence de vue, nous en discuterions. Moi, je suis toujours
pressé d'en terminer en studio et je ne m'occupe jamais de ce
qui se passe dans la cabine de contrôle. Tout le contraire d'Eric
qui prend son temps, s'assure que tout est comme il l'a prévu
et j'avoue que sa façon de travailler m'a plu. Surtout parce
que nous nous sommes répartis les rôles (B.B. éclate
à nouveau de rire).
Le son général
de l'album est très bluesy, très naturel, c'était
aussi une volonté ?
Je pense qu'Eric a fait exactement ce qu'il fallait. Le son de l'album
vient d'un micro principal qui était suspendu au-dessus de nous,
mon ampli était repris par d'autres, mais passait par ce micro
principal, tout comme la guitare d'Eric. J'ai immédiatement aimé
cette couleur et c'est pourquoi la plupart des chansons ont pu être
enregistrées live en deux ou trois prises maximum.
Comment avez-vous choisi les
musiciens ?
J'ai tenu à inviter l'un de mes amis, Jimmie Vaughan. C'est pendant
le concert qu'il avait organisé en hommage à son frère
Stevie Ray, qu'Eric et moi avons vraiment décidé d'enregistrer
ensemble. C'est indirectement à cause de lui que cet album existe
et je tenais à ce qu'il soit présent. D'autant que j'ai
Stevie Ray a un peu été mon fils. Jimmie est donc venu
jouer la guitare rythmique sur "Help The Poor". Il y avait
aussi Doyle Bramhall Jr et la section rythmique était constituée
des musiciens du groupe d'Eric (Nathan East à la basse, le batteur
Steve Gadd, Andy Fairweather-Low à la guitare, Tim Carmon et
Joe Sample aux claviers .ndr).
Eric Clapton, l'un des guitaristes
les plus célèbres, ne symbolise-t-il pas une forme d'abandon
actuel du blues par les musiciens blacks ?
Laisse-moi te rappeler l'évolution du blues. Quand j'étais
un kid, il n'y avait pas ou très peu de radios qui passaient
du blues. Le jazz par exemple a commencé après le blues
et la seule personne qui ait eu du succès en jouant du blues
aussi bien que du jazz était Louis Armstrong. En fait, à
leurs débuts, la plupart des stars du jazz jouaient le blues
Nat King Cole jouait le blues, Ella Fitzgerald, Charlie Parker, Cou
m Basie, Duke Ellington. Et puis, ils ont fait autre chose, en plus
commercial, même s'ils n'ont jamais arrêté d'aimer
le blues. Les bluesmen eux n'étaient pas entendus par les blancs,
Lonnie Johnson, Blind Lemon Jefferson, Louis Jordan, Arthur Big Boy
Crudup, Lightnin' Hopkins. Ils étaient écoutés
par quelques connaisseurs mais pas plus. Aujourd'hui, tu peux aller
dans n'importe quel magasin acheter un CD de Lightnin' Hopkins, ce qui
était impossible dans les années 50, Ensuite, il y a eu
de grands changements, le son Motown était écouté
par les blacks mais encore plus par les blancs, et le rock'n'roll aussi.
Du coup les bluesmen avaient peu d'endroits où se produire. A
l'époque, je pouvais compter sur les doigts de nies deux mains
les bluesmen qui avaient assez de succès pour vivre de leur musique.
Beaucoup d'entre eux ont du se mettre au rock, à la soûl
ou au disco pour survivre, parce que c'est là qu'était
l'argent, et les bluesmen n'en gagnaient pas, personne ne voulait les
engager. Quelques uns d'entre nous sont restés dans le blues.
J'en fais partie, avec Bobby Bland ou Little Milton. Je pourrais en
nommer d'autres, mais ceux là sont restés des bluesmen
en dépit de tout et le sont encore aujourd'hui. Alors je suis
content de voir des kids blancs jouer et supporter le blues aujourd'hui,
parce que cela ouvre des portes aux bluesmen.
Comment avez-vous gardé
le cap ?
J'ai été élevé dans le Mississippi. A l'école
j'avais un professeur, il vit toujours et a 100 ans aujourd'hui, qui
nous disait que la vie ne serait pas toujours aussi dure. Que les temps
changeraient parce que les gens changent aussi. J'avais 10 ou 12 ans,
il ajoutait aussi qu'un jour, nous aurions des bus pour nous amener
à l'école plutôt que de venir à pied en marchant
pendant 10 kilomètres. Et tu sais quoi ? Tout le monde se moquait
de lui. 11 aurait pu pourtant me dire aussi que plus tard les teenagers
commencerait à écouter le blues et que cela m'ouvrirait
beaucoup de portes.
Est-ce de ces années que
vous vient le désir d'apprendre constamment, de vous maintenir
au courant de l'actualité ?
Oui. Quoique je fasse, j'essaye de rester en accord avec le temps. J'essaye
toujours, tu vois cette chose sur la table ? (BB désigne un ordinateur
portable ouvert).
Oui. C'est un peu inattendu...
Pourquoi ? Parce que je suis un bluesman ? Je suis pilote aussi, je
pilote des avions. J'ai ma licence depuis 1963.
Quel matériel avez-vous
utilisé pour l'album ?
Lucille, bien sur, et mon ampli Lab Séries avec deux hp de 12
pouces. Eric avait sa Stratocaster et un vieil ampli Fender dont j'ai
oublié la référence (D'après son guitar-tech,
Clapton jouait sur des Stratocaster Signature Eric Clapton avec des
micros Lace Sensor ou Fender Noiseless et se branchait dans un Fender
Twin Tweed Custom .ndr).
Riding With The King est un énorme
succès, vous allez tourner avec Eric Clapton ?
Tourner, je ne sais pas, mais peut-être pourrons-nous faire quelques
concerts ensemble. J'aime travailler avec Eric, même s'il était
à Tombouctou et me demandait de venir jouer, je viendrais.