CLAPTON REVENU DES ENFERS


Le Point - 28/02/1998 - N°1328

 





Blues-rock - Un album d'Eric Clapton est toujours un événement. « Pilgrim », le 34e, enregistré en solo, sort cette semaine. Portrait d'une star à la vie chaotique.

par Sacha REINS



La plupart du temps, je me trouve minable, je vis dans l'angoisse d'être démasqué, qu'un jour le monde va comprendre à quel point je suis mauvais et que toute cette carrière n'est rien d'autre qu'une supercherie planétaire. » L'homme qui tient ces propos en cette fraîche matinée milanaise de février est Eric Clapton, considéré depuis trente ans par ses pairs et le public comme le plus grand guitariste de rock et de blues du monde. Celui que ses fans les plus irréductibles surnomment God ne partage donc toujours pas cet avis, pratique l'autodévalorisation à un haut niveau et voit un psy toutes les semaines pour essayer de régler ses problèmes de dépression existentielle.

La tâche du thérapeute n'est pas facile, car il a affaire à un cas hors du commun, à un créateur exceptionnel dont la vie n'est qu'une suite de drames privés, de triomphes professionnels, de souffrances et d'événements extrêmes. Il colmate les brèches les plus béantes pour permettre au musicien de poursuivre sa route. Celle-ci est marquée cette semaine par la sortie d'un nouvel album, « Pilgrim », son 34e enregistrement solo, son 60e si l'on compte ceux de ses anciens groupes, un album important pour Clapton, car il marque son retour à la production studio « classique ».

Le dernier album enregistré dans les mêmes conditions remonte à 1989, c'était « Journeyman ». Deux ans plus tard, son fils Conor, alors âgé de 5 ans, se tuait en tombant par la fenêtre de son hôtel, à New York, et Clapton, totalement choqué, partit à la dérive et se mit à faire, selon ses propres termes, « n'importe quoi ». Ce n'importe quoi signifia, entre autres, l'enregistrement « live » acoustique d'un concert pour MTV. L'album « MTV Unplugged » se vendit à plus de 8 millions d'exemplaires et devint le plus grand succès commercial de la carrière du guitariste. « Cela, dit-il, m'a fait comprendre que je ne comprenais vraiment rien au succès. Je ne voulais même pas que cet album sorte, tellement je le trouvais sans intérêt ! J'ai passé beaucoup de temps à essayer de démêler pourquoi cet album plaisait tant et je suis arrivé à la conclusion que c'est à cause de son intimité, de sa vérité. Nous l'avons enregistré comme ça, sans grande préparation. J'ai pris ma guitare et j'ai joué. »

Le succès d'« Unplugged » décontracta professionnellement cet angoissé doutant perpétuellement de lui. « Je me suis dit que, si on aimait cet album, cela signifiait peut-être qu'on m'aimait moi, quand j'étais simplement moi, quand je jouais honnêtement la musique que j'aimais. » Et il osa enfin enregistrer l'album de blues dont il rêvait depuis ses débuts, mais qu'il n'avait jamais osé faire, persuadé que cette musique n'intéresserait personne à une époque dominée par Céline Dion, Oasis, le rap et la musique techno. Nouveau démenti public. « From the Craddle », album enregistré dans des conditions de « live » et exclusivement composé de classiques du blues électrique, s'est vendu à 5 millions d'exemplaires et la tournée qui suivit fut un triomphe.

« Je ne vis que dans les extrêmes »

L'enregistrement de « Pilgrim » a donc été moins formel que ceux d'autrefois : arrivé en studio en n'ayant pratiquement rien préparé, Clapton a composé pratiquement toutes les chansons au fur et à mesure des séances. « Toutes les expériences bonnes et tragiques des dernières années m'avaient vidé artistiquement, dit-il, mais les émotions étaient là. Je me suis autorisé à les faire sortir spontanément. Autrefois, chaque phrase musicale aurait été corrigée vingt-cinq fois pour, au final, être radicalement différente de l'idée de départ ; là, je me suis laissé emporter par la musique qui jaillissait sans mettre en doute sa qualité. » Et comment, aujourd'hui, juge-t-il le résultat ? « Comme d'habitude, je passe par des verdicts excessifs, je ne vis que dans les extrêmes. » Un silence. « Cela a commencé avec ma naissance, ma mère n'avait que 15 ans. »

Eric Patrick Clapton est né le 30 mars 1945, d'une jeune Britannique âgée de 15 ans, donc, Patricia Molly Clapton, et d'un militaire canadien, déjà reparti dans son pays au moment de la naissance de l'enfant et qui ignorait vraisemblablement les conséquences de sa romance d'un soir. Elevé par ses grands-parents, Eric Clapton ne rencontra brièvement sa mère - qui lui fut présentée comme une soeur aînée - qu'à l'âge de 9 ans et apprit la vérité bien plus tard. Il n'a jamais vu son père, mais l'évoque, pour la première fois, dans la chanson de ce nouvel album « My Father's Eyes ». « Ma mère et ma grand-mère prétendent avec trop de véhémence qu'il est mort, dit-il. Moi, je sens qu'il faut que je prenne contact avec lui d'une façon ou d'une autre, et j'ai engagé un détective privé pour le rechercher. S'il est effectivement mort, j'ai peut-être des demi-frères ou demi-soeurs et il est important que je les retrouve. J'ai senti ce besoin à la mort de Conor. »

Une guitare pour ses 14 ans

Sa découverte du blues se fit par l'intermédiaire de la radio et d'un morceau de Sonny Terry & Brownie MacGhee. Il supplia ses (grands) parents de lui acheter une guitare. Ils en trouvèrent une d'occasion qu'ils lui offrirent pour son quatorzième anniversaire et le jeune garçon passa des journées entières à écouter un disque de Robert Johnson en essayant de reproduire note pour note les parties instrumentales. En 1962, il forma son premier groupe, les Roosters, avec Brian Jones (futur Rolling Stones), rejoignit l'année suivante les Yardbirds puis l'orchestre de John Mayall. A 20 ans, Eric Clapton était devenu une star. Il fonda alors Cream, trio électrique qui n'eut qu'un seul rival, celui de Jimi Hendrix. Quand l'aventure se termina, il enchaîna avec Blind Faith, dont le premier concert se déroula à Hyde Park devant 50 000 spectateurs. « Tout allait trop fort et trop vite, dit-il. Trop riche, trop adulé, trop drogué, j'étais complètement coupé de la réalité. J'ai vécu pendant vingt ans dans un univers dont je ne sais pas comment j'ai réussi à sortir vivant. »

Comme beaucoup d'héroïnomanes, Clapton ne réussit à décrocher que pour sombrer dans l'alcoolisme le plus extrême. « La seule chose que je n'aie pas perdue complètement, dit-il, c'est ma dignité. Vous voulez savoir comment un drogué pathétique et irresponsable pouvait conserver un semblant de dignité ? Par la musique. Le blues est une musique digne. Le blues, c'est un homme seul qui chante pour soulager sa peine. »

Même si cela est tentant, même si c'est ce qu'on souhaiterait pouvoir dire aujourd'hui sur ce survivant revenu de tous les enfers, Eric Clapton n'est toujours pas serein, encore moins heureux. Le sera-t-il jamais ? Il laisse passer une longue minute, les yeux dans le vague, avant de répondre qu'il ne sait pas, qu'il aimerait bien avoir un autre enfant, rencontrer une femme qui abandonnerait tout pour le suivre dans ses voyages, qui aimerait le blues, supporterait ses humeurs moroses et les soirées passées à surfer sur 80 chaînes de télé sans jamais pouvoir s'arrêter sur une image. « C'est pratiquement impossible, n'est-ce pas ? » Et d'enchaîner, le regard soudain alerte, sur ses vacances prévues pour le début du printemps. Quinze jours de pêche à la mouche au fin fond d'un désert montagneux de Russie, accessible uniquement par hélicoptère. « Ce n'est pas là que je La rencontrerai, sourit-il, mais je reviendrai sûrement avec deux ou trois mélodies. » C'est déjà ça !


Voir

De nombreuses vidéocassettes existent de concerts de Clapton. La plus récente, « Live in Hyde Park », propose une heure et demie des meilleurs moments du concert qu'il donna à Londres le 29 juin 1997. On peut le voir et l'entendre en acoustique et en électrique dans un répertoire moitié de compositions personnelles et moitié de classiques du blues (Warner Music Vision).

Ecouter

La discographie d'Eric Clapton disponible dans les bacs s'élève - en incluant ses albums solo, mais aussi ceux réalisés avec les différents groupes par lesquels il passa - à une cinquantaine d'albums et douze coffrets de compilations. Si nous devions en extraire cinq, nous choisirions : « Those Were the Days », une compilation de 4 CD de l'époque Cream (Polydor), « Layla and Other Assorted Songs », le double album enregistré sous le nom de Derek and the Dominos en compagnie du guitariste Duane Allman, « Just One Night », un double album live au Japon en 1980 (RSO/Polydor), « Unplugged » (reprise) et « From the Craddle » (reprise).

Concerts

Depuis 1967, Eric Clapton s'est produit dix-sept fois en France. Ses concerts à Bercy, en avril 1995, et celui du Zénith de janvier 1987 (avec Mark Knopfler) furent ses meilleurs. Le plus épouvantable fut sans aucun doute celui donné au Parc des expositions en décembre 1974. Ivre mort, le guitariste était pratiquement incapable de jouer. Le « concert » se déroula dans la pénombre et les parties de guitare furent assurées par le guitariste rythmique qui se tenait en retrait. C'est en souvenir de ce concert qui reste pour lui la plus grande honte professionnelle de sa vie qu'Eric Clapton joue depuis systématiquement vingt minutes de plus quand il se produit à Paris.



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