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ERIC CLAPTON
Rock & Folk - Avril 2001

Aussi précieux que les joyaux
de la Couronne, le guitariste le plus prestigieux du Royaume-Uni inaugurait
récemment au mythique Royal Albert Hall de Londres la tournée
de lancement de "Reptile", son nouvel album.
Autant dire qu'on aura pas l'occasion
de compter les fausses notes.
Cela fait belle lurette que la légende de Clapton
tient davantage de ses concerts que de ses albums - même s'ils se vendent
toujours très bien, merci pour lui. Depuis le fameux "Layla & Qher Assorted
Love Songs" de Derek îiThe Dominos (trente ans déjà), Eric n'a plus sorti
! des disques oscillant entre l'agréable et l'indifférent, d'abord dans
un brouillard de dope t d'alcool, puis avec un souci compréhensible i
contrôle. Une tendance qui s'est encore ^accentuée au cours de la dernière
décennie, durant laquelle il n'a publié, en tout et pour tout, qu'un seul
album studio de titres inédits, le propret "Pilgrim". Sans que cela gêne
grand monde, à vrai dire. Au contraire, les fans du premier des guitar
heroes ont surtout été comblés par "From The Cradle", recueil d'étincelantes
reprises de classiques du blues, "Riding With The King", enregistré en
duo avec 6B King, et les live, "24 Nights" tiré de ses fameuses séries
de concerts au Royal Albert Hall, et "Unplugged" pour lequel il rhabille
ses classiques en acoustique.
Institution
Ce n'est pas sans un petit pincement au cœur que nous pénétrons dans le
Royal Albert Hall, quasiment le second sweet home de l'ancien soliste
des Yardbirds, où commence tout naturellement sa nouvelle tournée mondiale.
Au fil des ans, ses prestations dans la luxueuse salle londonienne se
sont imposées comme une tradition incontournable, à peine moins enracinée
que celle des Proms, les populaires concerts classiques qui s'y déroulent
chaque été depuis plus d'un siècle. C'est qu'Eric a su jouer sur tous
les tableaux. D'un côté, il conserve ses aficionados de la première heure,
ceux qui barbouillaient des "Clapton is God" dans les toilettes du Marquée
en 1965, et pour qui il reste un guitariste unique, au style immédiatement
reconnaissable, capable de leur flanquer des frissons dans le dos au moindre
décollage. De l'autre, il est entré dans l'aristocratie british de la
pop adulte, à l'instar de ses amis Phil Collins, sir Elton John, Sting
ou Mark Knopfler, qu'il retrouve régulièrement pour des galas de charité.
le public est plutôt familial, les enthousiastes au parterre, les autres
répartis sur la demi-douzaine de balcons qui courent autour de la grande
salle ovale. La plupart des loges d'honneur sont louées à des banques
ou à des cabinets de consultants, pour la plus grande joie d'une horde
de cadres supérieurs qui ont dû user leurs pattes d'eph dans les grands
festivals de la fin des années 60 et du début des années 70.
Texas blues
Présenté comme "le secret le mieux gardé du rock texan", Doyle Bramhall
II est chargé de chauffer la salle. Une tâche dont il s'acquitte haut
le manche. Chanteur moyen, mais guitariste plein de punch, ce gaucher
jouant sur une Stratocaster de droitier ne saurait renier ses origines
sudistes, tour à tour lyrique et fluide comme un Dickey Betts (Allman
Brothers Band) ou solaire et possédé comme un Stevie Ray Vaughan - avec
qui son père a joué - s'abreuvant à la source hendrixienne. Et si son
blues-rock musclé aux inflexions soûl sonne très seventies, ce n'est manifestement
pas fait pour déplaire à Clapton, qui a repris deux des compositions de
Bramhall et l'a invité aux séances de "Riding With The King". Une collaboration
reconduite pour "Reptile", le tout nouvel album d'Eric, les deux hommes
ayant cette fois cosigné "Superman Inside" avec Susannah Melvoln, la légitime
de Bramhall. La sœur jumelle de Lisa (de chez Wendy & Lisa, ex-révolutionnaires
princières), enceinte jusqu'aux yeux, n'en tient pas moins sa place de
choriste, histoire sans doute d'assurer que la prochaine génération des
Bramhall n'échappe pas à son destin.
Unplugged
A peine le temps de descendre une pinte de Loger que Clapton débarque,
presque en catimini. Seul. Tout de bleu vêtu, chemisette et pantalon de
toile - les années Armani sont bien révolues - le poil court, sans barbe,
petites lunettes cerclées, Eric empoigne une guitare en bois et se lance
sans chichi dans le vénérable "Key To The Highway" de Big Bill Broonzy.
Et c'est un régal rare de l'entendre ainsi en solo. Voix enrouée juste
ce qu'il faut, l'ex-Bluesbreaker donne à chaque note de guitare une justesse
et une précision quasi mathématiques, aux antipodes dé la virtuosité gratuite.
Cet instant de pure grâce est interrompu par l'arrivée du groupe, chaque
musicien prenant sagement sa place sur une chaise pour un set unpiugged.
De gauche à droite on reconnaît, à la guitare rythmique, Andy Fairweather-Low,
second couteau du rock britannique depuis l'époque d'Amen Corner à la
fin des sixties et compagnon de route de Clapton depuis une dizaine d'années,
le Brésilien Paulinho Da Costa aux percussions diverses, nouveau venu
dans la bande mais pas précisément un inconnu - depuis un bon quart de
siècle il est un des musiciens de studio les plus demandés de la planète-ce
qui s'applique également à Steve Gadd, mercenaire haut de gamme et idole
des lecteurs de Batteur Magazine, enrôlé dans le Clapton Band en 1995.
On reconnaît également Nathan East, bassiste tout terrain, de Barry White
à Céline Dion, rallié à la cause claptonienne dès 1986, et enfin aux claviers,
l'autre bizuth, David Sancious, révélé dans la toute première mouture
de l'E Street Band de Bruce Springsteen. Autant dire qu'on n'aura pas
l'occasion de compter les fausses notes. Après qu'Eric s'est saisi d'une
Gibson demi-caisse ventrue, tout ce joli monde a le loisir de céder à
ses penchants jazz-fusion sur "Reptile", l'instrumental éponyme à coloration
samba qui ouvre le nouvel album. Sur son terrain naturel, Paulinho Da
Costa en rajoute dans les petits bruits façon jungle, et c'est avec un
plaisir évident qu'Eric se fend d'un solo velouté qui ferait le bonheur
de FIP. Enhardi, le peu prolixe soliste marmonne : "Je vais vous louer
différente /rues du présent et du passé, j'espère que ça vous plaira"
et, revenu à la guitare sèche, enchaîne sur "Tears In Heaven", sa pudique
ode à son gamin défenestré, interprétée tout en retenue. "Bell Bottom
Blues", l'un de ses morceaux fétiches de l'époque Derek & The Dominos,
se sort sans dommage du traitement acoustique, qui permet de goûter au
mieux le sensible travail vocal d'Eric, soutenu par les harmonies de l'indispensable
Nathan East et d'Andy Fairweather-Low. Mais le meilleur moment de ce mini-set
acoustique et intimiste est encore "Change The World", le single de 1996
coaché par Babyface, producteur R&B de Whitney Houston et Boyz II Men.
Dès l'intro, Clapton tire fiévreusement sur les câbles de sa six-cordes
acoustique pour en extraire des perles métalliques et la chanson, tirée
vers le gospel, ne cesse d'aller crescendo pour culminer dans un éblouissant
chorus pour lequel Slawhand se métamorphose en Patte folle, une jambe
battant le tempo frénétiquement sans qu'il puisse la retenir, dans une
rare démonstration de laisser-aller saluée par la première ovation de
la soirée. Hélas, l'excitation retombe aussitôt que les roadies branchent
l'électricité. "My Father's Eyes", "River Of Tears" et "She's Gone", extraits
de "Pilgrim", l'avant-dernier album, s'engluent dans des tempos moyens
et des arrangements stériles qui fleurent l'AOR, le redoutable rock orienté
adulte, cache-misère de la soupe pour ex-fans de rock rangés des voitures
sans vouloir tout à fait l'admettre. Sûr, sir Eric - la reine va bien
l'anoblir un jour, non ? - chante toujours techniquement à la perfection,
sauf que l'émotion ne passe plus et il ne semble réellement s'animer que
lors de solos fluides et chantants, où éclate la finesse de son toucher.
Il n'a guère besoin de toucher à ses pédales d'effets ou de changer d'instrument
- moins joliment décorée tout de même que sa légendaire SG psychédélique
de l'époque Cream, une Stratocaster neuve et chamarrée lui fera presque
toute la soirée - pour varier les nuances, laissant à Andy Fairweather-Low
le soin de puiser à sa guise dans le rack de six-cordes suffisamment garni
pour approvisionner une boutique de taille respectable.

"Goin' Down Slow", premier blues électrique de
la soirée, soumis à un traitement embourgeoisé, distille le même ennui
poli troué de coups de patte enthousiasmants, quand Eric annonce les invités
d'honneur de la tournée : les Impressions. Rencontrés par Clapton à l'occasion
du concert en mémoire du grand Curtis Mayfield l'an passé, ses anciens
compagnons ont été conviés à participer à "Reptile" et sont manifestement
ravis de se retrouver sur la scène de l'Albert Hall à la tête d'accompagnateurs
de luxe. Sans perdre une seconde, le quatuor vocal soûl travaille au corps
un public qui ne demande pas mieux que de se dérouiller la gorge en reprenant
en choeur l'immarcescible 'It's Alright', premier mégatube du groupe en...
1963, et de taper dans ses mains pour rythmer le très churchy "Finally
Got Myself Together", n°1 des charts R&B en 1974.
Leurs dix minutes de gloire passées, les Impressions rentrent de bonne
grâce dans le rang et Eric, dans une poignée de titres du nouvel album.
"GotYou On My Mind" se révèle un blues lent potable, alors que la reprise
du "Ain't Gonna Stand For It" de Stevie Wonder frôle le carton rouge,
plus baloche que funky, malgré le solo de basse tout en slap de Nathan
East.
Tirez sur le pianiste
La situation s'améliore d'un coup par le recours à une arme éprouvée :
la reprise d'un morceau de JJ Cale. Moins proche de l'original que sur
"Reptile", plus dynamique, plus soûl aussi, 'Travelin' Light" remet le
concert dans la bonne direction. Sur les traces de Muddy le père, God
le fils s'acquitte respectueusement de ses dettes par une version du plus
pur classicisme de "Hoochie Coochie Mon", et Clapton est véritablement
habité lorsqu'il se lance dans une longue et intense intro pour "Hâve
You Ever Loved A Woman", meilleur blues lent du set. On sent la salle
prête à exploser et, effectivement, dès les premières notes de "Badge",
tout le monde au parterre quitte son siège pour se ruer devant la scène.
Le vieux cheval de bataille de Cream sonne plus frais que jamais, et Eric
prend un malin plaisir à jouer avec l'attente des spectateurs en retardant
au maximum le moment de se lancer dans les arpèges du pont, que même un
solo de synthés vulgaire ne parvient pas à saccager. Le toujours laid-back
"Wonderful Tonight" est lui aussi balafré par Sancious, qui souffle dans
un tuyau relié à ses claviers afin de se faire passer pour un Stevie Wonder
des mauvais jours à l'harmonica virtuel. Mais l'énervement devant ces
manifestations intempestives se mue instantanément en délice quand retentit
le riff de "Layla", qui a retrouvé ses flamboyants oripeaux électriques,
après une décennie de purgatoire unplugged.
Pas question, bien sûr, de laisser Clapton partir là-dessus. "SunshineOf
YourLove", le standard définitif de Cream sur lequel des générations d'apprentis
guitaristes se sont usé les doigts, s'impose en puissance pour le rappel.
On poursuivrait bien comme ça durant des heures, mais les roadies reviennent
avec les chaises. Après avoir présenté son groupe - en promettant de beaucoup
s'appuyer sur le redoutable Sancious à l'avenir-le gentleman-guitariste
joue au crooner sur une version acoustique et veloutée de "Somewhere Over
The Rainbow", standard tiré du "Magicien d'Oz", aussi inattendu que séduisant
et efficace pour renvoyer tout le monde chez soi en douceur.
Dans la nuit étoilée qui a succédé aux averses de grêle de l'après-midi,
on imagine bien un Clapton octogénaire se payant encore ce genre de petits
plaisirs, façon Henri Salvador chez nous.
THIERRY CHATAIN
Royal
Eric Hall Eric
Clapton est le recordman des passages au Royal Albert Hall, catégorie
rock. Entre les concerts d'adieux de Cream en 1968, sa panouille
avec Delanoy & Bonnïe en 1969, les galas de charité (dont le fameux
Arms Show, en 1963, qui lui donna l'occasion de croiser le fer avec
ses successeurs des Yardbirds, Jeff Beck et Jïmmy Page) et ses saisons
régulières de début d'année, de 1 987 à 1996, avec lesquelles il
vient do renouer, Eric a foulé cotte scène légendaire 14O fois.
Eric Clapton est entré dans l'aristocratie british du rock adulte
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Cette page a été réalisée
par Vuibert Jérôme le
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